Tribune de Daniel Keller Grand maître du GODF dans Médiapart : Crise des Gouvernances. 6 juin 2016

De quelque côté que l'on regarde, un constat s’impose : le monde n'est plus gouverné. A l'heure de la société globalisée, celui-ci est devenu une nouvelle jungle qui a ressuscité la guerre de tous contre tous. Plus près de nous, la construction tant vantée de l'Europe n'est en fait qu'un rassemblement d'Etats en désaccord sur tout et sur le plan intérieur la crainte du chaos gagne chaque jour du terrain.
L'exaspération sera à son comble si l'on croit qu'il en est ainsi parce que les sociétés seraient devenues ingouvernables. Dans une telle perspective, la crise généralisée des gouvernances serait l'expression d'une nouvelle ruse de l'histoire. Celle-ci serait parvenue à déposséder l'humanité de la maîtrise de son destin sous couvert de la globalisation des sociétés. Les apparences accréditent cette thèse mais comme toujours les apparences sont trompeuses. La fatalité en effet est moins le reflet de l'impuissance que celui du renoncement.
Au plan mondial, l'idéologie de la déréglementation impose sa loi avec cynisme. Les discussions en cours sur le traité transatlantique de libre échange en sont une démonstration à grande échelle. Conduites dans une opacité rarement égalée, elles sont un affront aux règles de vie démocratiques. Sur le fond, elles vantent le mirage d'un grand marché de 800 millions d'habitants en ignorant la réalité des conditions de vie de ces mêmes personnes trop souvent réduites au fantôme de consommateurs virtuels.
Les Etats donnent aussi le sentiment de faire preuve d'une négligence bienveillante face à l'annonce de leur probable démantèlement. Le projet de traité fait l'apologie d'un monde où les entreprises pourraient assigner ces derniers en justice, au motif que les normes sanitaires, sociales ou environnementales seraient des obstacles. Quel progrès ! Ces mêmes entreprises devraient pouvoir pour leur part échapper aux juridictions nationales sur la base de procédures d'arbitrage jugées plus souples. La main invisible d'Adam Smith est de retour mais pour tordre le bras des Etats au motif qu'ils seraient l'origine du problème et le principal obstacle à l'avènement d'une société dans laquelle les intérêts particuliers auraient vocation à enterrer la notion d'intérêt général, définitivement renvoyé au magasin des accessoires inutiles.
En Europe, dans l'attente du choix britannique et sans savoir si l'une ou l'autre solution provoquera l'électrochoc sans lequel l'Europe s'effondrera comme les Empires des siècles passés, on ne peut que s'étonner de l'incapacité des Etats à s'affranchir des règles en vigueur pour poser les bases d'une Europe politique, seul moyen pour chacun d'entre eux de retrouver une souveraineté qui ne soit pas une souveraineté du repli et du retrait. Les sujets ne manquent pas depuis la mise en place de politiques communes au plan budgétaire, fiscal, social, migratoire et sécurité jusqu'à l'instauration d'un parlement européen réellement souverain et la création d'une Europe de la défense. Seule une Europe politique sauvera l'Europe du désastre. Celle-ci doit être le fruit de la volonté des peuples qui la constituent et non le subtil échafaudage d’une administration lointaine et sans légitimité.
En France, au moment où la politique se fait chaque jour un peu plus dans la rue et un peu moins autour de la table, il convient aussi de rappeler que le dialogue n'est ni une incantation ni un vœu pieux mais le produit d'une construction patiente qui fait le pari de la confiance. Le compromis n'est pas une reculade mais le résultat d'une volonté d'avancer ensemble dans le respect d'une respiration collective qui doit permettre d'éviter l'infarctus social. Le choix n'est pas entre le goût de la réforme et la tentation de la révolte mais entre la fédération autour d'un projet collectif et le bricolage d'accords catégoriels.
Non, la crise des gouvernances n'est pas une fatalité. Elle est essentiellement la conséquence du renoncement, d'un manque de vision à long terme et d'un sens de l'écoute insuffisant.

Inauguration de la plaque en Hommage à Léon Bourgeois
12, rue Saint-Louis-en-l’Ile, Paris 4e
Le 11 mai 2016
 
Madame la Maire de Paris,
Monsieur le Premier adjoint,
Monsieur le Maire du 4ème arrondissement de Paris,
Chers élus,
Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, membres du Grand Orient de France ou d’Obédiences amies,
C’est le Franc-maçon que je vais dépeindre dans les propos que je prononcerai car, comme vous l’avez rappelé, monsieur le Maire du 4ème, la carrière politique de Léon Bourgeois est une carrière hors normes. Je crois qu’il doit être le seul à avoir présidé la Chambre des Députés et le Sénat et la liste serait longue si l’on voulait énumérer toutes les éminentes fonctions que ce haut fonctionnaire a exercées en tant qu’élu, mais également en tant que responsable ministériel et Président du Conseil, notamment à partir de 1895.
Léon Bourgeois a été initié en 1882, il avait 31 ans. A un moment où l’on s’interroge sur les relations entre la Franc-maçonnerie et la jeunesse, il suffit de regarder nos brillants aînés pour s’apercevoir que l’engagement maçonnique est souvent un engagement précoce. C’est un gage d’ailleurs de convictions solides.
Il a été initié dans la RL « la Sincérité » à l’Orient de Reims. Je salue  les Frères de cette loge qui sont venus tout spécialement de Reims aujourd’hui.
Léon Bourgeois n’était pas originaire de Reims, mais il y était alors sous-préfet. Cet engagement souligne le fait que beaucoup de fonctionnaires, petits, moyens ou grands, se sont souvent engagés dans la Franc-maçonnerie en raison du lien toujours très fort, presque originel, qui existait entre le sens de l’État, le sens du service public et l’engagement maçonnique.
Je ne vais pas revenir sur la carrière politique de Léon Bourgeois, mais je vais essayer de résumer en quelques mots l’apport du Franc-maçon et en quoi le fait d’avoir été Franc-maçon a incontestablement orienté les choix et les décisions que Léon Bourgeois a pu prendre.
Il faut rappeler qu’à l’époque de Léon Bourgeois, nous vivions dans une période où la République et la Franc-maçonnerie ne faisaient qu’un. D’ailleurs, dans le Gouvernement que Léon Bourgeois présida, il y avait sept ministres Francs-maçons, je n’oserai dire un record, mais cela mérite d’être souligné.
C’était un gouvernement composé exclusivement de radicaux. En 1895, cela voulait dire être à gauche et à un moment où certains s’interrogent sur ce que veut dire être à gauche il ne serait pas inutile d’aller regarder quels étaient les engagement et les travaux de Léon Bourgeois, non pour se rafraîchir la mémoire, mais pour trouver les occasions de raffermir l’engagement qui consiste à se dire à gauche.
Mais c’était un moment où la République devait encore s’affirmer. Il ne faut pas oublier que dans les premières années de la Troisième République, de nombreux fonctionnaires ont été révoqués de l’administration parce qu’ils étaient qualifiés de républicains. C’était encore un terme qui sentait le soufre et la République avait devant elle de nombreux combats qu’elle devrait livrer pour s’instaurer définitivement. En tout cas, c’était l’espoir de ceux qui la vivaient dans notre pays.
Léon Bourgeois est célèbre pour être le père fondateur du solidarisme. Le solidarisme, c’est un peu la troisième voie entre le libéralisme d’un côté et le socialisme tel qu’on le concevait à l’époque, pour faire simple entre le laisser faire et le collectivisme. C’est l’idée que les hommes ont une dette envers la société et donc en même temps ont des devoirs envers elle. On insiste beaucoup aujourd’hui sur les droits que chacun revendique, mais il ne faut jamais oublier que nous avons aussi des devoirs.
Cette dette est non seulement une dette vis-à-vis de nos congénères, mais aussi vis-à-vis des générations futures. Il faut voir là dans cette pensée de Léon Bourgeois l’influence notamment d’un grand penseur comme Durkheim. Cette dette, fondatrice du solidarisme, n’est évidemment pas la même pour tous car elle varie selon la situation sociale des uns et des autres.
Mais la pensée du solidarisme reste à mon sens une pensée originale qui, là encore, pourrait servir aujourd’hui, à un moment où on ne sait plus - j’ose l’expression, en tant que Grand Maître du Grand Orient de France - à quel saint vouer la solidarité !
La philosophie solidariste repose sur un principe maçonnique fondateur qui est celui de l’entraide. La Franc-maçonnerie d’ailleurs doit être fière d’avoir porté cette notion que symboliquement nous exprimons à travers notre Chaîne d’Union. L’entraide, on l’oublie souvent, est à l’origine du mutualisme. Ce n’est pas un hasard si l’essor de la mutualité en France s’est fait sous l’impulsion de nombreux Francs-maçons. Rappelons que la Fédération Nationale de la Mutualité Française a été créée en 1902. Léon Bourgeois défendit à ce titre le principe de l’impôt sur le revenu, des retraites pour les travailleurs, parce que ces outils de redistribution étaient le moyen de donner corps à cet esprit de solidarité qui l’animait.
Ce solidarisme arriva aussi à un moment où la République, pour atteindre ses objectifs, comprit qu’elle devait être porteuse d’une véritable démocratie sociale.
Il est un autre point que je voudrais souligner au titre de l’engagement maçonnique de Léon Bourgeois, c’est le combat de celui-ci pour la paix entre les nations et la réflexion pratique qu’il a conduite pour rendre cette paix irréversible.
Il faut comprendre que Léon Bourgeois appartient à une génération qui a été marquée par la guerre. Il fut engagé volontaire pour défendre Paris en 1870 en tant que brigadier fourrier dans la Légion d’artillerie. Il fut à ce titre deux fois médaillé.
Bien évidemment, Léon Bourgeois fut aussi marqué par le premier conflit mondial. C’est une période durant laquelle il occupa différents portefeuilles ministériels. L’expérience de la guerre fera de lui un ardent militant en faveur d’une organisation susceptible de restaurer de façon pérenne la concorde entre les États.
Il faut aussi savoir que Léon Bourgeois participa à différentes conférences de la paix - vous l’avez souligné, monsieur le Maire - celles de La Haye, en 1899, en 1907. Il fut membre de la Cour d’arbitrage international et par ailleurs il exerça les fonctions de ministre des Affaires étrangères.
Ce n’est donc pas le fruit du hasard si Léon Bourgeois, à travers une carrière diplomatique riche, participa à la création de la Société des Nations dont il fut le premier Président en 1919. Son engagement pour la paix sera ensuite reconnu à travers le Prix Nobel de la Paix qu’il reçut en 1920.
N’ayons pas peur des mots, la Société des Nations fut un essai hélas trop fragile d’institutionnaliser la République universelle à laquelle travaille la Franc-maçonnerie, République universelle adossée au projet de paix perpétuelle portée par les philosophes des Lumières.
J’ajouterai que les Francs-maçons du monde entier créèrent en 1921, dans le sillage de la Société des Nations, l’Alliance Maçonnique Internationale, transposition au plan maçonnique de cette Société des Nations.
Vous l’aurez donc toutes et tous compris, que ce soit à travers son effort pour instaurer la démocratie sociale, pour garantir la paix entre les États, Léon Bourgeois a lumineusement mis en valeur les idéaux maçonniques qui sont les nôtres.
Le combat qui fut le sien reste un combat d’avenir, non parce qu’il a échoué, mais parce que l’histoire des peuples se forge plus dans la réactualisation des tensions à travers lesquelles ils évoluent que dans leur dépassement. Esquisse d’une dialectique sans fin qui nous impose de renouveler en permanence la réflexion sur le chemin capable de conduire à la réalisation du bien commun.
Puisse aussi cette célébration, pour nous Francs-maçons du Grand Orient de France, être l’occasion de nous réapproprier l’œuvre de Léon Bourgeois. Je sais déjà qu’à travers les efforts de la Loge « La Sincérité » à Reims, du Chapitre « Solidarisme - Léon Bourgeois », cette pensée reste parmi nous une pensée vive et d’actualité.
C’est la raison pour laquelle, monsieur le Maire, je ne peux que me réjouir que la Mairie de Paris ait souhaité rendre à Léon Bourgeois l’hommage qui lui est dû en lui consacrant cette plaque sur le lieu même de sa naissance. Il est utile en effet de rappeler aux générations futures l’œuvre des grands républicains dont Léon Bourgeois fut l’un d’eux.
J’ajouterai que la République doit aussi se rappeler avec fierté - et le mot est important - que les Francs-maçons furent nombreux à la construire et que sans eux la liberté, l’égalité et la fraternité n’auraient certainement pas le rayonnement que nous souhaitons leur voir conserver à l’avenir au bénéfice de tous.
Je vous remercie de votre attention.
Daniel KELLER

Discours de Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France, prononcé le 10 mai 2016 à l’occasion de l’hommage rendu au Panthéon à Victor Schœlcher par le GODF, dans le cadre la Journée commémorative de l’abolition de l’esclavage
Communiqués et discours | Publié le 19/05/2016 | émis le 10/05/2016
 
Journée commémorative de l’abolition de l’esclavage
Hommage à Victor Schœlcher au Panthéon
Le 10 mai 2016
 
 
 
Madame la Ministre, Chère Christiane Taubira,
Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères,
 
Madame la Ministre c’est un honneur de rendre hommage en ce 10 mai à la mémoire de Victor Schœlcher en votre présence. Mais c’est aussi un moment de grande émotion pour l’ensemble des Francs-maçons qui se sont rassemblés dans cette circonstance, qu’il s’agisse de la Respectable Loge « La Clémente Amitié » dont la bannière figure à mes côtés, et dans laquelle Victor Schœlcher travailla, des Loges qui ont pris le nom de Schœlcher, sans oublier nos Frères et Sœurs des Antilles, de la Réunion, de tous les départements d’Outre mer, y compris celles et ceux qui travaillent à l’Orient de Schœlcher, non loin de cette belle ville de Fort-de-France où la clémence des alizés donne parfois le sentiment que le temps suspend son vol.
 
C’est aussi une émotion profonde pour moi-même car je n’ai pas oublié les circonstances dans lesquelles vous avez répondu à notre invitation, le 17 décembre 2013, à un moment où la République, à laquelle nous sommes tous tant attachés, tanguait sous des cris et des accusations indignes de son histoire et des hommes et des femmes qui comme vous qui en portent les valeurs et les idéaux.
 
Je n’ai pas oublié cette soirée dans notre grand Temple du Grand Orient de France où vous avez eu la grandeur d’âme de donner une leçon de République qui devrait encore aujourd’hui être dispensée dans toutes les écoles de notre pays.
 
En commémorant en ce jour l’abolition de l’esclavage, le Grand Orient de France, comme chaque année, s’incline devant la sépulture de Victor Schœlcher, ce Franc-maçon qui, 123 ans après son décès, reste un des grands héros de la République, comme vous l’avez rappelé. Reconnaissance, faut-il le rappeler, que la République elle-même lui témoigna lorsqu’elle décida de transférer sa dépouille en ce lieu même le 20 mai 1949.
 
Schœlcher était un rentier, fils de commerçant, que rien ne prédisposait à priori à embrasser le combat contre l’esclavagisme. C’est à la suite d’un voyage aux Antilles en 1830 qu’il devint peu à peu abolitionniste. Ce n’est en effet qu’en 1840 qu’il décida de proposer définitivement l’abolition, abolition qui, dans le meilleur des cas, jusque-là restait encore le parti pris d’une petite minorité. Le plus souvent, on ne parlait d’ailleurs que d’abolition progressive lorsque l’on voulait manifester son esprit progressiste car on considérait alors que la servitude avait couvert de tant de vices les esclaves, qu’elle empêchait leur affranchissement sans conditions.
 
Si Schœlcher en vint à radicaliser son point de vue pour militer en faveur d’une abolition sans délai ni transition, c’est en raison de l’humanisme qui était le sien, pas un humanisme abstrait, mais un humanisme qui exprimait avant tout une foi en l’homme, une foi d’autant plus forte et résolue que Schœlcher n’hésita pas par ailleurs à revendiquer haut et fort son athéisme, au risque de choquer certains de ses contemporains.
 
« La liberté d’un homme est une parcelle de la liberté universelle », écrivit-il. Voilà une affirmation digne du Franc-maçon qu’il était. La formule exprime cet universalisme au nom duquel il ne peut y avoir de société respectueuse de la dignité humaine dont vous avez parlé, Madame la Ministre, sans égalité entre les hommes, entre tous les hommes.
 
Et Schœlcher d’ajouter dans le prolongement de cette pensée: « Si les nègres font partie de l’humanité, ils ne nous appartiennent plus, ils sont donc nos égaux ».
 
C’est cet humanisme qui conduisit à affirmer dans le décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage que celui-ci était un attentat contre la dignité humaine. On dirait aujourd’hui que l’esclavage fut en réalité un crime contre l’humanité.
 
L’humanisme de Schœlcher trouvera un prolongement dans son combat contre la peine de mort, vous l’avez rappelé, Madame la Ministre, pour l’instruction publique laïque, gratuite et obligatoire, pour le suffrage universel, mais aussi pour l’instauration d’un régime de libres assemblées locales outre mer, combats qui font aussi de lui, ce qui est moins su, vous l’avez souligné, un des pères fondateurs de notre République. N’en déplaise à Blanqui, cet autre grand républicain qui reprochait à Schœlcher de ne point avoir de clous à ses semelles, autrement dit d’être un bourgeois.
 
Au-delà de l’affranchissement des esclaves, Schœlcher lutta aussi pour permettre à ceux-ci de fonder une famille, de bâtir une maison, d’avoir une exploitation, en somme de vivre une vie plus heureuse. L’assimilation juridique devait être en effet le creuset d’une intégration économique et sociale. C’est en cela que Schœlcher fut avant tout un progressiste mu par un élan qui dépassait un simple mouvement de compassion légitime.
 
L’œuvre de Schœlcher est aussi celle d’un Maçon qui prolongea l’engagement d’autres Maçons. Je pense notamment aux membres de la Société des amis des noirs, laquelle prépara la première abolition de l’esclavage en 1794 et parmi eux nous trouvions le Frère Étienne de Joly qui deviendra ensuite un dignitaire du Grand Orient de France.
 
C’est le rôle de la Franc-maçonnerie de savoir sans relâche se mobilier contre les atteintes à la dignité humaine. Ce message qui nous vient du passé doit nous montrer le chemin à venir, sans jamais oublier qu’en œuvrant au bénéfice des plus faibles et des plus démunis, au bénéfice de l’ensemble des damnés de la terre, on œuvre en réalité à l’amélioration de l’humanité.
 
Ce message que Victor Schœlcher nous a légués garde toute son actualité, dans un monde où effectivement se mêlent et se brassent encore, de façon parfois un peu confuse, le meilleur et le pire.
 
Merci de votre attention.
 
Daniel Keller

Discours de Madame Christiane Taubira, ancienne Garde des Sceaux et Ministre de la Justice, prononcé le 10 mai 2016 à l’occasion de l’hommage rendu au Panthéon à Victor Schœlcher par le GODF, dans le cadre la Journée commémorative de l’abolition de l’esclavage
Communiqués et discours | Publié le 19/05/2016 | émis le 10/05/2016


Journée commémorative de l’abolition de l’esclavage
Hommage à Victor Schœlcher au Panthéon
Le 10 mai 2016
Discours de Mme Taubira
ancienne Garde des Sceaux et Ministre de la Justice
 
 
 
Grand Maître,
Mesdames et Messieurs,
 
Le lieu invite au silence, la circonstance au recueillement et le moment à la méditation. Pablo Neruda disait : « La parole est une aile du silence ». Je prends la parole pour vous dire ma gratitude pour m’avoir associée à cet hommage, en ce jour et en cet endroit.
 
Lorsque l’on a le privilège, l’honneur de pénétrer la vie d’une immense figure et de devoir en livrer quelques éclats, c’est comme d’avoir à la côtoyer. C’est une fréquentation qui nous oblige à nous élever. Mais que peut-on retenir de substantiel d’une vie aussi riche, aussi constamment maîtrisée, d’une ardeur continue, d’une volonté si forte, si stable, si constante !
 
Puisque nous le commémorons en ce 10 mai, que nous faisons mémoire ensemble, je propose que nous retenions de cette vie un geste parmi d’autres. C’était une vie attelée à de grandes et belles causes : la justice sociale, l’abolition de la peine de mort, mais nous allons retenir aujourd’hui ce geste singulier et majuscule parce qu’il porte en lui la totale devise de la Deuxième République, c'est-à-dire cette fraternité qui refuse de consentir à des exceptions sur la liberté et sur l’égalité. Ce geste, c’est l’abolition définitive de l’esclavage dans les colonies françaises.
 
Peut-on d’ailleurs parler de geste ? En fait, c’est un combat qui s’élabore en mûrissant. C’est un combat qui commence lorsque Schœlcher se trouve en face d’un système inhumain et odieux. Mais pour odieux et inhumain que soit ce système, c’est quand même sur lui que repose une prospère mondialisation de l’économie avec des antagonismes et une inégalité d’expression et de défense des intérêts.
 
Son combat va donc cheminer de l’adoucissement du sort des esclaves à l’aménagement de leurs conditions de vie et de travail jusqu’à la récusation sans concession du système d’asservissement de l’être. Il va réfuter méthodiquement, rigoureusement, passionnément cet asservissement de l’être. Il va le faire en indiquant que le seul et unique remède aux maux incalculables de la servitude, c’est la liberté, qu’il est impossible d’introduire l’humanité dans l’esclavage et que le seul moyen d’améliorer réellement le sort des esclaves, c’est de prononcer l’émancipation complète et immédiate.
 
C’est donc ainsi son acte de conscience universelle, conscience portée par la conviction qu’une humanité dans la dignité est inaliénable et indivisible. C’est aussi une conscience portée par l’éthique au sens où l’entendait Emmanuel Kant, à savoir l’universalité du devoir de solidarité entre les êtres humains. Dès qu’il a la conviction que c’est le seul chemin possible, il fera le choix de dénouer la contradiction entre d’une part la volonté d’adoucissement d’un système de servitude et l’exécration que suscite ce système de servitude. Il va donc choisir le droit contre la force.
 
Il va choisir le Droit qui garantit les droits, il va choisir le Droit qui est une longue et lente conquête de la règle contre la force.
 
La question qui nous est posée aujourd’hui, c’est celle des enseignements que nous tirons de la vie et de l’œuvre de Victor Schœlcher. Que nous enseignent cette vie et cette œuvre pour nos temps tourmentés, pour les défis qui nous empoignent, pour nous aider à ne pas céder à la tentation de l’égoïsme, du repli, du rejet de la différence, pour nous permettre de nous préserver des lâchetés criminelles ?
 
Schœlcher a choisi de ne pas confondre l’homme abstrait avec les hommes, de ne pas confondre l’image avec la réalité, de ne pas confondre l’idée avec la personne. C’est pour cela que son enseignement nous est encore plus précieux, enseignement à savoir penser par soi-même, oser penser par soi-même et ne pas penser tout seul. C’est simplement un enseignement de la philosophie des Lumières.
 
Aujourd’hui, nous portons en héritage un humanisme que nous devons renouveler, que nous ne savons pas encore formuler en ce début de siècle à la fois resplendissant et chaotique. Il demeure néanmoins que nous devons féconder cet humanisme qu’il nous a laissé.
 
En tout état de cause, par sa vie, par son œuvre, il a répondu à cette exclamation impérissable de Goethe : « qui m’a forgé un cœur d’homme ? N’est-ce pas le temps tout-puissant et le destin éternel ! »

Où va l’Europe 66 ans après :
Le 09 mai 1950, il y a donc exactement 66 ans, Robert SCHUMAN, en complicité avec jean MONET, concevait l’acte fondateur de ce qu’est aujourd’hui l’union Européenne.
Il déclarait alors :
« La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. La contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques… l’Europe n’était pas faite, nous avons eu la guerre….l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble, elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait... »
C’est à la lumière de ces propos qu’il convient d’apprécier la situation d’aujourd’hui, en ces temps de graves turbulences en Europe et dans le monde.
Quelle serait l’approche des pères fondateurs de ce qu’est aujourd’hui l’ »Union européenne face aux situations dramatiques que subissent des femmes, des hommes, des enfants qui se retrouvent sur les routes pour fuir les guerres pour la plupart de ces populations ?
Ils inventeraient tout de suite avec courage et détermination des mécanismes de solidarité. Ils mettraient devant leurs responsabilités le couple moteur de la naissance de l’aventure européenne : l’Allemagne et la France pour qu’ils persuadent, entraînent, convainc les autres Etats membres à sortir de la politique trop facile et irresponsable, la «politique de l‘autruche » ! Ils interpelleraient les Etats membres de l’Europe centrale et orientale pour leur rappeler d’où ils viennent et pour savoir si oui ou non ils se considèrent de la famille européenne mettant en pratique la solidarité active…
Et bien entendu, ils n’iraient jamais négocier un accord avec la Turquie pour qu’en échange de trois milliards d’euros, l’on puisse refouler les migrants ayant survécu à la traversée en mer vers la Grèce. Ils ne construiraient pas des murs de barbelés entre la Hongrie et la Bulgarie pour empêcher les migrants d’entrer en Europe, ou encore, à Calais pour empêcher ceux qui sont entrés de rejoindre l’Angleterre. Ils ne pourraient pas tolérer de garder un enfant de 8 ans dans le « no man’s land » de la zone d’attente de l’aéroport de Roissy au prétexte qu’il a de faux papiers…
Il ne s’agit pas de charbon et d’acier comme en 1950, mais de femmes, d’hommes et d’enfants, d’Etres humains qui fuient des guerres, les persécutions, les pauvretés !
Il est vital et urgent de substituer le temps des discussions stériles et autres coups de menton à celui de l’action, de propositions concrètes. Une crise humanitaire s’installe en Grèce : près de 50 000 réfugiés sont bloqués dans des conditions déplorables sur la route des Balkans… Tout récemment, le Haut-Commissariat aux Réfugiés ( HCR) a estimé à près de 500 nouvelles victimes suite au dernier naufrage en mer méditerranée. Seuls 41 rescapés, le 16 avril dernier ont pu trouver refuge à Kalamanta ( Péloponèse)….
Les populations en errance ne méritent-elles pas respect et solidarité ? Débordée par l’arrivée d’un million de personnes fuyant pour la plupart la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan, l’Union européenne, en contradiction avec ses  valeurs du 9 mai 1950, de solidarité, de générosité, de respect des droits de la personne humaine, s’est profondément divisée sur les réponses concrètes à apporter pour tenter de remédier à cette situation innommable !
Evidemment, tout cela se passe loin de chez nous. Ces choses là n’arrivent jamais chez nous entend-on ici ou là… Car tout le monde le sait : notre histoire nous a appris la leçon, nous ne commettrons pas à nouveau la même erreur… et puis, il suffit d’éteindre le bouton de la télé pour retrouver le calme et la sérénité, bien calés dans nos pantoufles !
Je me demande si nos politiques, finalement, ne sont pas si loin des discours du candidat Donald TRUMP… avec ses rêves d’expulsion des immigrés, de construction d’un mur entre Mexique et Etats Unis, et autres « trumperies » !
Le devoir des dirigeants politiques, associatifs, syndicaux, et bien sûr de tous les F.M, c’est d’expliquer, de faire barrage aux diverses attitudes xénophobes, d’agir, de ne pas se laisser aller au gré des opinions publiques (souvent orchestrées) mais d’avoir le courage de prendre leurs responsabilités.
Ce n’est pas de forteresse, de barbelés ou de murs dont l’Europe, la Paix a besoin, mais de ponts pour qu’elle retrouve ses fondamentaux de respect de la dignité humaine et de solidarité entre les peuples… ceux de 1950 que les Etats membres de l’UE n’auraient jamais dû oublier.
66 ans après, j’ai dit.
JC.F
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